Marie-Christine Barbot-Grizzo, maître de conférences en sciences de gestion, université du Maine :

Qu'en est-il de la transmission d'entreprises en Scop ?

Il y a chaque année en France des milliers de transmissions d'entreprises. La proportion qui est transmise en Scop demeure marginale, mais d'une part, elle a tendance à augmenter et d'autre part, contrairement à une idée reçue, la plupart concerne des entreprises saines et non des entreprises en difficulté. Notre recherche (1) s'est focalisée sur les transmissions en Scop d'entreprises saines. Nous avons voulu comprendre pourquoi on choisit cette formule, les freins et les conditions du succès.

Qu'est-ce qui motive le cédant à transmettre à ses salariés ?

Avant tout la continuité et la pérennité de l'entreprise en l'absence de solution familiale. En effet, dans le processus de transmission, le rôle principal est tenu en amont par le cédant potentiel. C'est lui qui décide de ce qu'il va faire de son entreprise. Parmi ceux qui choisissent la formule Scop, le fait qu'ils sont assurés de la continuation de l'entreprise est vraiment ce qui apparaît le plus important. Avec un repreneur extérieur ils ne sont pas sûrs de ce qui va se passer, si l'entreprise ne va pas être engloutie dans un groupe plus grand, si elle ne va pas être morcelée, séparée.

D'où peuvent venir les freins ?

Des deux côtés : cédant ou salariés. La transmission est une histoire de confiance, et si le chef d'entreprise est prêt à confier sa succession à un ou deux proches collaborateurs, il peut avoir plus de mal à l'idée de transmettre à l'ensemble des salariés. Du côté de ces derniers, il y a aussi des réticences. Certains disent : « Pourquoi faudrait-il payer pour travailler ? » Bref, il faut qu'ils soient partie prenante du projet et cela ne se décrète pas brutalement du jour au lendemain !

Quelles sont les conditions de réussite ?

Il y en a beaucoup. Ce qui est primordial c'est le rapport de confiance qui doit exister dans les deux sens : du patron envers les salariés et réciproquement. De même, il faut que le futur gérant (qu'il soit choisi en interne ou recruté en externe) ait la confiance de tous. C'est pourquoi les cas où un leader est identifié rapidement, sont plus faciles à gérer.

Une autre condition, c'est le temps. Une transmission se prépare, se travaille, s'anticipe. Nous avons étudié le cas d'une entreprise où le patron qui avait envisagé très en amont la transmission en Scop, intégrait dans ses recrutements des salariés sur lesquels il pensait pouvoir s'appuyer pour leur céder ensuite l'entreprise. Cela passe aussi par des formations, le développement de l'autonomie des travailleurs, la communication. Bref, en règle générale, une transmission en Scop prend plusieurs années. À ce niveau, il faut relever le rôle majeur des conseillers du réseau Scop qui accompagnent l'entreprise tout au long du processus.

Ensuite on remarque qu'il est plus facile de transmettre une petite entreprise de 7 ou 8 salariés qu'une entreprise de 60 salariés. Il y a des secteurs aussi où cela est plus complexe. Par exemple ce sera moins évident pour une entreprise industrielle avec un mode de fonctionnement très cloisonné ou hiérarchique que pour une société de conseils avec des techniciens beaucoup plus autonomes. Ce qui est clair, c'est que plus les salariés, dans la phase antérieure à la reprise, sont polyvalents, ont des marges d'organisation dans leur travail, ont l'habitude de participer aux discussions, etc. plus la reprise sera facilitée. C'est un peu comme si le passage en Scop concrétisait des pratiques qui existaient déjà.

Que pensez-vous des mesures de la loi ESS pour faciliter les transmissions en Scop ?

La loi prévoit que le dirigeant devra prévenir ses salariés de son projet de cession deux mois avant celle-ci. C'est un délai extrêmement court qui ne permet guère de préparer une transmission réussie. En tout cas, je n'ai jamais rencontré d'exemple où la reprise en Scop se faisait en si peu de temps (sauf cas de crise majeure, qui n'est, je l'ai déjà dit, pas la norme). Un autre aspect de la loi vise à faciliter la transmission d'un point de vue financier. Or, lorsqu'on interroge les salariés qui ont repris leur entreprise, on s'aperçoit que l'aspect financier n'est jamais un blocage. Ils trouvent toujours les ressources, les partenariats ou les opportunités qui leur permettent de résoudre cet aspect de la reprise avec l'aide des conseillers des Unions régionales des Scop. La loi sera certes un coup de pouce, mais il est surtout primordial d'agir en amont sur la préparation des acteurs, propriétaires dirigeants d'entreprises et salariés.

(1) Recherche en collaboration avec Thierry Jolivet et France Huntzinger - Convention de recherche université du Maine – CGSCOP.

En savoir plus :

Sur notre site : « La transmission en Scop au-delà des idées reçues »

Marie-Christine Barbot-Grizzo, France Huntzinger et Thierry Jolivet : « Transmission de PME saines en Scop : quelles spécificités ? », Recma, Revue internationale de l'économie sociale, n° 330, 2013. Marie-Christine Barbot-Grizzo : «  Opportunités et difficultés des transmissions de PME en Scop », Entreprendre & Innover, avril 2013.